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La vie à libre disposition?Message de l'évêque pour le carême 2002Chers frères et sœurs, Nous nous trouvons au début du carême : il nous montre le chemin vers Pâques, la fête de la résurrec-tion de Jésus, la fête de la vie. L'épître aux Romains nous a présenté ainsi Jésus : il nous donne la vie et nous vivons par lui. Dans le texte de l'ancien Testa-ment, l'auteur décrit, par des images, comment l'être humain devient un " être vivant ": Dieu insuffle dans ses narines le souffle de vie. La vie humaine est donc un extraordinaire cadeau de Dieu, le Créateur et le Rédempteur qui vient accomplir toute vie. Notre foi en la vie que Dieu nous a donnée nous éclaire afin d'être attentifs aux grands défis qui se po-sent aujourd'hui à nous, surtout au début et à la fin de la vie humaine. Les problèmes de l'euthanasie et de l'avortement le montrent clairement : dans la société actuelle, la conscience éthique et religieuse tend à ef-facer de plus en plus le fait que la vie humaine est in-tangible / doit être respectée absolument, depuis sa conception jusqu'à sa mort naturelle. L'homme d'aujourd'hui a plutôt l'impression d'avoir le droit de disposer librement de sa vie et de celle d'autrui. Il jus-tifie généralement cette attitude en invoquant son droit de décider lui-même. La liberté de mourir?Le droit de l'être humain à prendre lui-même les déci-sions est devenu aujourd'hui une valeur tellement éle-vée que l'individu en arrive même à vouloir décider lui-même de la manière dont il souhaite mourir et du moment de sa mort. Par l'euthanasie active ou l'assistance au suicide appelée " assistance à la mort volontaire ", l'être humain essaie de prendre sa mort en main en faisant de la fatalité de la mort un acte qu'il a lui-même décidé. On se plaît à citer alors le vœu exprimé par Rainer Maria Rilke dans son cycle de poèmes appelé " Livre des heures " : " Ô Seigneur, donne à chacun sa propre mort." Cette attitude peut être compréhensible. Face aux énormes possibilités de la médecine, l'être humain préfère plutôt être " livré " à lui-même qu'à la techni-que médicale. Ne faudrait-il pas se demander tout de même si les mourants sont vraiment aussi libres que pourrait l'exiger le droit à décider soi-même ? Si l'assistance au suicide était autorisée par l'Etat, on ferait sans doute comprendre encore plus clairement aux personnes âgées, aux handicapés et aux malades chroniques qui se sentent aujourd'hui déjà infériori-sés, qu'ils devraient mettre fin à une vie perçue comme " n'ayant plus de valeur ". Cela ne ferait qu'accroître la peur des personnes âgées et malades d'être dépossédées, par la société, de leur droit de vi-vre. Même si notre aspiration à décider par nous-mêmes est très profonde, nous ne devons pas oublier qu'en premier lieu nous ne disposons pas librement de notre vie mais qu'elle est en même temps déterminée par autrui. Nous avons reçu d'autrui notre vie et une grande partie de son contenu : c'est seulement de cette manière que nous acquerrons notre capacité de déci-sion. Cela se manifeste aussi au moment de mourir. La dignité de l'être humain malade, vieillissant et sur le point de mourir ne consiste-t-elle pas à pouvoir s'accepter comme un être faible? L'aide aux mourants ne devrait-elle pas viser à amener le mourant à accep-ter les limites d'une vie qu'il n'a pas lui-même défi-nies ? Et ne faudrait-il pas, dans la société actuelle, déployer un maximum d'efforts pour que les mourants puissent, en toute liberté, laisser mûrir leur mort? L'être humain sait, sa vie durant, qu'il mourra. C'est pourquoi il est en réalité le seul être vivant à être vraiment capable de mourir. De ce fait, il appartient à sa dignité de pouvoir accomplir sa propre mort. C'est d'ailleurs ce que voulait dire Rilke dans le poème où il évoque sa propre mort avec ces mots : " Car ce qui nous rend l'agonie étrangère et difficile, c'est que ce n'est pas notre véritable mort ; c'est au contraire une mort qui nous emporte, parce que nous n'avons pas pu la laisser mûrir. " Pour Rilke, la liberté et la vérita-ble capacité de décider de l'être humain consistent à ne pas empêcher l'expérience de sa propre mort en mettant prématurément fin à la vie, mais à accomplir sa mort comme un plein mûrissement de la vie. Par conséquent, on ne doit pas priver l'être humain de sa propre mort : ni en l'empêchant de force de mourir grâce à la technique médicale, ni en l'empêchant de force, par une " assistance à la mort volontaire ", de vivre sa mort comme dernière phase de sa vie. Il y a donc des limites à la violence médicale et à la façon dont l'être humain dispose de sa vie. L'aide aux mou-rants ne peut être dans ce sens qu'une aide à la vie et cette dernière consiste à accompagner l'individu, de manière humaine, au cours de la dernière étape de sa vie, de son passage vers la mort. La foi chrétienne dé-fend donc la liberté de mourir dans le sens de l'accomplissement de sa propre mort et non pas dans celui d'en nier l'existence et de la raccourcir. Disposer de la vie d'autrui?Alors que la liberté de mourir concerne la vie de l'individu lui-même, c'est par contre la vie d'autrui qui est en jeu dans la problématique de l'avortement. En dépit de cette différence importante, les partisans de la " solution des délais " soumise au vote cette an-née s'appuient sur le droit de la femme à décider de la vie ou de la mort de son enfant. L'expérience de nom-breuses personnes consultées par des femmes encein-tes montre cependant à quel point l'auto-détermination prétendue de la femme subit l'influence d'autrui. Si la vie avant la naissance reste entièrement sans protection légale et que son avenir est totalement entre les mains de la mère, cette dernière court le ris-que d'être encore davantage exposée à la pression de son entourage social et de ne pas pouvoir décider li-brement de donner la vie à son enfant. La nouvelle réglementation sur l'avortement a tranché le dilemme entre le droit de l'enfant à la vie avant la naissance et la prétention de la femme enceinte à dé-cider si son enfant doit vivre ou non: elle a opté en faveur de la liberté de décision de la femme et contre le droit à la vie de l'enfant démuni. La question ur-gente est néanmoins celle de savoir si l'on peut com-parer la prétention à décider librement d'une part et le droit à la vie d'autre part. Car pour l'enfant à naître, c'est une question de vie ou de mort, tandis que pour la mère, il s'agit d'une restriction plus ou moins im-portante de sa liberté de décision. La "solution des délais" décidée par le Parlement et approuvé par le Conseil fédéral renonce d'avance à la protection que l'Etat devrait accorder au droit de l'enfant à la vie. Il ne faut donc pas la définir comme " libérale "; sous l'angle du droit à la vie, elle doit être plutôt considérée comme " répressive ". C'est la pire des " solutions " possibles à ce problème épineux et, du point de vue de la foi chrétienne, elle n'est pas ac-ceptable. Les chrétiens et les chrétiennes ne peuvent être favorables qu'à une réglementation qui protége-rait à la fois la mère, la vie avant la naissance et la conscience du corps médical et du personnel soignant. Ce n'est manifestement pas le cas dans la nouvelle réglementation prévue. Je vous prie donc aujourd'hui déjà de prendre vos responsabilités et de participer à la votation de juin prochain dans une optique chré-tienne. La revendication de pouvoir décider librement ne s'arrête pas au problème de tuer la vie avant la nais-sance par l'avortement. Elle prend une ampleur accrue face à l'évolution extrêmement rapide des biotechno-logies et du génie génétique. C'est notamment le cas en ce qui concerne le diagnostic de préimplantation. Voici de quoi il s'agit : l'embryon engendré dans une éprouvette est examiné afin de déceler ses tares héré-ditaires ; il sera implanté dans l'utérus de la femme s'il est jugé exempt de tares héréditaires. Si l'on cons-tate en revanche qu'il porte des tares héréditaires, il sera éliminé. Cette méthode tend avant tout à une sé-lection de la vie humaine visant à exclure en principe toute vie porteuse de handicap. Il en résulte des conséquences dangereuses pour l'acceptation des handicapés par la société. Si le dia-gnostic de préimplantation était légalisé par l'Etat, on risquerait de demander avec de moins en moins de retenue pourquoi tel ou tel enfant handicapé a pu venir au monde. Le handicap humain serait alors à l'extrême un motif de reproche et d'accusation. Il est particulièrement alarmant de voir que l'an dernier, en France, la cour d'appel de dernière instance a concédé aux parents d'un enfant né handicapé des dommages et intérêts élevés en se référant au " droit à ne pas naî-tre ". Le gouvernement français a certes pris cons-cience aujourd'hui des conséquences graves d'un tel jugement. Les limites de la liberté de déciderFace à ces évolutions dangereuses, nous nous trou-vons, une fois de plus, confrontés à cette question cruciale: avons-nous le droit, du point de vue éthique, de faire tout ce dont nous sommes techniquement ca-pables ? Pour pouvoir répondre à cette question, nous devons considérer la liberté de décider non pas comme une valeur absolue, mais nous devons appren-dre à en percevoir les limites. La frontière la plus élé-mentaire se trouve dans la liberté de décision d'autrui. L'être humain n'est pas un individu isolé mais un être social. La liberté de l'un est donc toujours limitée par la liberté de l'autre. Par conséquent, les raisons déter-minantes extérieures ne sont pas moins importantes, pour la dignité humaine, que la décision de l'individu lui-même. La vie entière n'est en somme qu'une lutte permanente pour savoir comment l'être humain peut disposer de lui-même librement tout en étant détermi-né par des raisons extérieures. Le jeu / l'interaction entre les raisons déterminantes extérieures et la liberté de décision personnelle appa-raît déjà dans le fait qu'aucun être humain ne peut se donner lui-même la vie mais qu'il est le fruit de ses parents, et donc une créature de Dieu. L'être humain ne dispose donc que d'une liberté limitée. Notre foi chrétienne renforce la prise de conscience de ce fait. Ce n'est que par sa condition de créature par laquelle il doit sa vie à Dieu que l'être humain a aussi sa capa-cité de liberté et de décision. La liberté humaine est toujours en relation avec son Créateur : elle se rap-porte à lui, vient de lui et lui est due. Cette liberté est responsable face à Dieu. Elle peut aussi s'accomplir là où il est nécessaire de dire " non ", comme le fait Jésus dans l'Evangile d'aujourd'hui. Jésus dit résolument " non " au triple défi du démon et résiste dans un acte de liberté souve-raine aux tentations de la possession, du pouvoir et de la glorification de soi. En refusant les tentations et en se soumettant entièrement à la volonté de Dieu, Jésus est libre. Il accomplit et confirme sa souveraineté dans sa liberté face aux choses de ce monde, dans sa liberté de renoncer au pouvoir et dans sa liberté de pouvoir attendre. Les tentations que Jésus lui-même a connues sont les mêmes que celles auxquelles nous sommes sans cesse exposés. Aussi, nous sommes invités à nous interroger sur ces tentations afin de pouvoir gérer, de manière humaine et à la lumière de la foi chrétienne, notre li-berté, notre droit de décision et leurs limites. Le ca-rême est un temps propice à cette réflexion. Chers frères et sœurs, tirons profit de ce temps de grâce et de conversion pour notre libération intérieure. C'est ce que je vous souhaite de tout cœur aux côtés de mes deux évêques auxiliaires Martin et Denis. En union de prière, je vous présente mes salutations cor-diales. + Kurt Koch Première lecture: Gn 2.7-9; 3.1-7 Soleure, le 15 février 2002 |
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